Département de géographie et d’histoire — Université Cergy-Pontoise

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UFR Lettres & Sciences Humaines


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et resp. filière géographie
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Resp. de la filière histoire
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Filière GEOGRAPHIE

  • LICENCES professionnelles Bureau 100
    Valérie GODICHEAU
    tél. 01 34 25 64 35
    Transport des voyageurs

Filière HISTOIRE

UE5 EC12 — Français

Maîtrise de l’expression de la langue française L1S1

Cours dispensé par Ferda Fidan

Enseignement dispensé en

1e année de Licence - 1e semestre

.  Pour des étudiants inscrits à la mention Découverte .

2H TD

.
article mis à jour 2 octobre 2017 :: rédigé par Ferda Fidan

Maîtrise de l’expression de la langue française L1S2

Cours dispensé par Ferda Fidan

Enseignement dispensé en

1e année de Licence - 2e semestre

.  Pour des étudiants inscrits à la mention Découverte . .
article mis à jour 2 octobre 2017 :: rédigé par Ferda Fidan

Programme 2017 Maîtrise d’expression française écrite et orale

Cours dispensé par Blandine Guillemot

Enseignement dispensé en

1e année de Licence - 1e semestre

.  Pour des étudiants inscrits à la mention .

programme de l’année/thème et propositions d’écriture

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SEMESTRE 1 PROGRAMME DE L’ATELIER D’ECRITURE 2017 « CLIMATS »

A la suite de la COP 21 qui s’est tenue à Paris en 2015 (du 30 novembre au 11 décembre), de la sortie en salle du fils Demain, de la parution, entre autres, de l’anthologie Du souffle dans les mots, 30 écrivains s’engagent pour le climat, Arthaud, 2015, nous inviterons les étudiants à se pencher sur la notion de climat. L’idée est d’explorer toutes les acceptions du mot et de les faire résonner avec leurs expériences personnelles, notamment celles de jeunes étudiants, de citoyens français, de citoyens du monde. Nous n’aborderons donc pas seulement la notion de « réchauffement climatique », mais nous investiguerons aussi vers des territoires qui feront se croiser l’histoire, l’actualité, la sociologie, la géographie, l’écriture.

S1 12 SEPTEMBRE Climat « état d’âme » d’entrée à l’université
Sur un mode humoristique, les étudiants peuvent évoquer leur emploi du temps, leurs attentes, leurs appréhensions, leurs premières déconvenues ou leurs premières joies d’entrée à l’université, en s’inspirant du texte de M. Pagnol.
Marcel Pagnol, Le Temps des secrets, 1960.

Marcel Pagnol est un écrivain, un dramaturge et un cinéaste français. Il est né en 1895 à Aubagne et mort en 1974. « Le Temps des secrets » est le dernier volume de son autobiographie, paru de son vivant.

L’emploi du temps
J’avais été porté par les bousculades jusque devant la chaire (1) et je me trouvais assis auprès d’un garçon très brun et joufflu, qui paraissait consterné d’avoir été refoulé jusque-là. Le monsieur remonta lentement vers le tableau noir, en traînant un peu sa jambe droite. Alors il regarda bien en face toute la compagnie, puis avec un sourire à peine esquissé, il dit d’un ton sans réplique :

  • Messieurs, les élèves qui méritent une surveillance constante ont une tendance naturelle à s’y soustraire. Comme je ne connais encore aucun d’entre vous, je vous ai laissé la liberté de choisir vos places : ainsi les mal intentionnés, en faisant des efforts désespérés pour s’installer loin de la chaire, se sont désignés d’eux-mêmes. Les élèves du dernier rang, debout ! Ils se levèrent surpris.
  • Prenez vos affaires, et changez de place avec ceux du premier rang. Je vis la joie éclater sur le visage de mon voisin, tandis que les dépossédés s’avançaient consternés. Nous allâmes nous installer au tout dernier pupitre (2), dans le coin de droite en regardant la chaire.
  • Maintenant, dit notre maître, chacun de vous va prendre possession du casier qui est le plus près de sa place (...) Maintenant, pour inaugurer (3) votre année scolaire, je vais vous distribuer vos emplois du temps. Il prit sur le coin de sa chaire une liasse (4) de feuilles, et fit le tour de l’étude, donnant à chacun celle qui lui convenait. J’appris ainsi que nos journées débutaient à huit heures moins un quart par une "étude" d’un quart d’heure, suivie de deux classes d’une heure. A dix heures, après un quart d’heure de récréation, encore une heure de classe, et trois quarts d’heure d’étude avant de descendre au réfectoire, dans les sous-sols de l’internat. Après le repas de midi, une récréation d’une heure entière précédait une demi-heure d’étude qui était suivie - ex abrupto (5)- de deux heures de classe. A quatre heures, seconde récréation, puis de cinq à sept, la longue et paisible étude du soir. En somme, nous restions au lycée onze heures par jour, sauf le jeudi (6), dont la matinée était remplie par une étude de quatre heures : c’était la semaine soixante heures, qui pouvait encore être allongée par la demi-consigne (7) du jeudi ou la consigne entière du dimanche.

S2 19 SEPTEMBRE Climat « revue de presse » sur l’actualité
A deux ou trois, écrivez des flashs infos sur ce qui vous semble constituer le cœur de la rentrée en France et dans le monde. L’humour, une fois encore, est bienvenu. On ne vous demande pas bien sûr de copier-coller BFM TV ou toute autre chaîne d’information en ligne, mais de hiérarchiser vos informations et de leur donner une formulation personnelle. La revue de presse sera présentée à l’oral par groupe.

S3 26 SEPTEMBRE Vous avez dit « réchauffement climatique » ?
A partir d’un sac de mots portant sur ce thème et constitué par les étudiants, chaque étudiant piochera trois mots à partir desquels il écrira un paragraphe cohérent de son choix, illustrant de préférence le thème.

S4 3 OCTOBRE Utopie : changer nos habitudes pour protéger notre planète !
Quelques extraits du fils Demain seront visionnés. Dans le cadre d’une campagne électorale anticipée, les étudiants devront rédiger une liste de propositions pour changer nos habitudes. Ils devront anticiper les réticences et les contre-arguments en envisageant les freins aux changements et en proposant une vraie révolution des mentalités. Humour bienvenue !

S5 10 OCTOBRE Climat du quotidien1 : cartographie sensible, historique et émotionnelle
Il s’agira pour les étudiants de glaner des informations sur le lieu où il vive : son histoire, sa transformation éventuelle au cours des cinquante dernières années, son type d’habitat (quartier rural, résidentiel, HLM, cité universitaire, lotissement etc. ), le type d’habitants (d’un point de vue social, culturel, ethnique, religieux, voire politique), de commerces (boulangerie, boucherie, supermarchés, supérettes, bureaux de tabac, etc.), les lieux de vie (centre culturel, médiathèque etc.)… Dresser en quelque sorte la radiographie de leur « territoire ». Toutes les informations seront rédigées de manière subjective en faisant entendre le point de vue de l’étudiant sur la réalité qu’il dépeint, sur l’espace qui est le sien.

S6 17 OCOBRE Climat du quotidien 2 cartographie sensible, historique et émotionnelle
Les étudiants seront amenés à raconter leur itinéraire de chez eux à la fac. Pour se faire, ils devront réaliser une carte de leur trajet sur 4 feuilles format A4 collées ensemble. Cette carte rendra compte des déplacements dans l’espace public, émaillés par des noms de villes, de station de bus, de train ; des mots rendant compte de l’expérience sensorielle (visuelle, sonore, olfactive…) et émotionnelle que constitue le trajet. Elle comportera ainsi des points de repère, mais aussi des éléments glanés au cours du trajet (tickets, feuilles d’arbre, petits objets…), des impressions, des ressentis… Ils seront tous collés, dessinés ou reportés sur la carte qui deviendra aussi bien une carte rationnelle qu’une carte émotionnelle. Les lieux ne seront pas forcément représentés à leur échelle (les lieux qui comptent pourront ainsi être grossis, amplifiés), des mots empruntés au lexique des sentiments, des sensations, des images sensibles (utilisant journaux, tissus, photos…) viendront personnaliser la carte.
Cf. http://blog.mondediplo.net/2011-09-19-Cartographie-sensible-emotions-et-imaginaire

S7 31 OCTOBRE Le climat influence-t-il notre caractère ?
Vous discuterez l’une de ces deux propositions soit en la validant soit en l’invalidant en vous appuyant sur au moins trois arguments illustrés d’exemples précis.

  • « Courir au-delà des mers, c’est changer de climat, mais non changer de cœur » Horace
  • « Ce sont les différents besoins dans les différents climats, qui ont formé les différentes manières de vivre ; et ces différentes manières de vivre ont formé les diverses sortes de lois » Montesquieu, L’Esprit des lois, 3e partie, Livre XIV, chap. X.

S8 7 NOVEMBRE Comment habitons-nous la terre ?
Que nous dit la terre ? Discours de la terre (Fredéric Boyer, « De son extinction, discours d’adieu », Du souffle dans les mots, 30 écrivains s’engagent pour le climat, Arthaud, 2015) A vous d’inventer la réponse des hommes.
Tu as fait de tes désirs mes projets.
Mais je n’avais pas de projet
nulle intention
j’étais terre
depuis toujours voilée
à ton esprit.

Que tu m’aies massacrée n’est qu’une raison pour
toi de prendre aujourd’hui ouvertement ma défense.
Tu m’as tellement défaite et recréée
violée et transformée
je suis toi
sans t’appartenir
l’apogée de tes prouesses ton spectacle ton carnage
ta rêverie ton pillage
ta douceur
et ta solitude.

Reviens sur ta vitalité désespérée
sur ton amour malheureux de toi-même
ou sur l’haleine écœurante de ton profit.

Regarde, archéologue, dans mon ventre sombre j’ai
tout conservé de tes charniers, tes enfants assassinés,
tes ordures, tes rejets.

Oh bouquets perdus
équilibres défaits
pollen empoisonné.

Il n’y a plus que les cendres
le lait des pôles glacés qui tourne
la neige fondue
acide

et le grelot de ta folie qui grelotte humanité
comme un dernier désir dans l’air bleui
vicié.

Dis-toi que le dernier abîme risque de ne pas être
le mien
que la dernière lumière
sera celle de l’astéroïde mort
inaccessible.

Dis-moi, sommes-nous si loin de la fin
de la terrible variété de ce monde ?

N’oublie pas de refermer la porte derrière toi.
Emballe, empailleur, tes repas mortuaires, tes
cadavres de langoustines et de léopards
emporte tes glaciers secs
tes mers mortes.

J’affirme que c’est une chose stupéfiante
eh bien ! mettons que la maison brûle !

Univers instable douloureux
merveilleux
nulle part
nostalgie de quelque chose
qui étais-tu humanité ? »

S9 14 NOVEMBRE L’univers de l’homme est-il l’inhumain ?
Que vous inspire cette photo du travail de Sue Webster & Tim Noble ?
Renseignez-vous sur le phénomène d’entropie illustrée dans les films Blade Runner et Wall-e notamment.

S10 21 NOVEMBRE Intempéries, catastrophes naturelles
Renseignez-vous sur une des catastrophes naturelles (tsunami, éruption volcanique, ouragan etc.) qui a émaillé l’histoire de l’humanité.

S11 28 NOVEMBRE Lettre adressée au reste de l’humanité
Vous rédigerez une lettre adressée à l’humanité sur le climat, message d’espoir, message pessimiste, message désabusé ou militant.

article mis à jour 11 septembre 2016 :: rédigé par Blandine Guillemot
 — SEMESTRE1 PROGRAMME DE L’ATELIER D’ECRITURE

Maitrise de l’expression en français

Cours dispensé par Blandine Guillemot

Enseignement dispensé en

1e année de Licence - 1e semestre

.  Pour des étudiants inscrits à la mention Découverte .

A la suite de Stéphane Audoin –Rouzeau, Quelle histoire, 2013 et de Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, 2012, l’idée est de remonter le cours de l’histoire, mais à partir de son expérience personnelle. Se laisser à penser que nous faisons l’histoire au grès de nos parcours personnels, des habitus culturels et sociaux qui sont les nôtres. En croisant littérature et histoire, textes d’écrivains et textes d’historiens, les étudiants seront amenés à écrire sur leur vie, sur ce qui les relie au passé, sur ce qui fait aussi les fondements de leur identité, une identité nourrie du passé, mais tout autant inscrite dans le présent que tournée vers l’avenir.

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SEMESTRE 1 PROGRAMME DE L’ATELIER D’ECRITURE « Récits de vie, récits de filiation, récits identitaires »

S1 Origines. Remonter au lieu des origines en faisant le récit de votre naissance tel qu’on vous l’a rapporté. Ne pas hésiter à mêler informations authentiques (date, lieu, présence de proches) et phantasmes. Spécifiez, à la manière de S. de Beauvoir quelles sont vos origines sociales et quels étaient les liens affectifs que vous aviez avec votre entourage proche.
Texte de référence : Simone de Beauvoir Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958).
Essayiste et romancière, Simone de Beauvoir (1908-1986) a exercé une grande influence après la Seconde Guerre mondiale, notamment en défendant l’émancipation de la femme. Les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) retracent son itinéraire intellectuel et moral à travers le récit de son enfance et de son adolescence.

Je suis née à quatre heures du matin, le neuf janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l’été suivant, on voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d’autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c’est moi. Mon père avait trente ans, ma mère vingt et un, et j’étais leur premier enfant. Je tourne une page de l’album ; maman tient dans ses bras un bébé qui n’est pas moi ; je porte une jupe plissée, un béret, j’ai deux ans et demi, et ma sœur vient de naître. J’en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. Aussi loin que je me souvienne, j’étais fière d’être l’aînée : la première. Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre, je me sentais plus intéressante qu’un nourrisson cloué dans son berceau. J’avais une petite sœur : ce poupon ne m’avait pas.
De mes premières années, je ne retrouve guère qu’une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L’appartement était rouge, rouges la moquette, la salle à manger Henri II, la soie gaufrée qui masquait les portes vitrées, et dans le cabinet de papa les rideaux de velours ; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci ; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m’enroulais dans les ténèbres ; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux. Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j’apprenais le monde, à l’abri.
C’est à Louise que j’ai dû la sécurité quotidienne. Elle m’habillait le matin, me déshabillait le soir et dormait dans la même chambre que moi. Jeune, sans beauté, sans mystère puisqu’elle n’existait — du moins je le croyais — que pour veiller sur ma sœur et sur moi, elle n’élevait jamais la voix, jamais elle ne me grondait sans raison. Son regard tranquille me protégeait pendant que je faisais des pâtés au Luxembourg, pendant que je berçais ma poupée Blondine, descendue du ciel une nuit de Noël avec la malle qui contenait son trousseau. Au soir tombant elle s’asseyait à côté de moi et me montrait des images en me racontant des histoires. Sa présence m’était aussi nécessaire et me paraissait aussi naturelle que celle du sol sous mes pieds.
Ma mère, plus lointaine et plus capricieuse, m’inspirait des sentiments amoureux ; je m’installais sur ses genoux, dans la douceur parfumée de ses bras, je couvrais de baisers sa peau de jeune femme ; elle apparaissait parfois la nuit, près de mon lit, belle comme une image, dans sa robe de verdure mousseuse ornée d’une fleur mauve, dans sa scintillante robe de jais noir. Quand elle était fâchée, elle me « faisait les gros yeux » ; je redoutais cet éclair orageux qui enlaidissait son visage ; j’avais besoin de son sourire.
Quant à mon père, je le voyais peu. Il partait chaque matin pour le « Palais », portant sous son bras une serviette pleine de choses intouchables qu’on appelait des dossiers. Il n’avait ni barbe, ni moustache, ses yeux étaient bleus et gais. Quand il rentrait le soir, il apportait à maman des violettes de Parme, ils s’embrassaient et riaient. Papa riait aussi avec moi ; il me faisait chanter : C’est une auto grise...ou elle avait une jambe de bois ; il m’ébahissait en cueillant au bout de mon nez des pièces de cent sous. Il m’amusait, et j’étais contente quand il s’occupait de moi ; mais il n’avait pas dans ma vie de rôle bien défini.
S2 Moi dans l’histoire. A la manière de Georges Pérec, retracez le contexte historique dans lequel vous êtes né. Après enquête, faites l’inventaire des événements majeurs ou mineurs qui ont marqué votre année de naissance dans le monde ou dans la ville de votre naissance.
Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, éd. Denoël, 1975.
Georges Perec (1936-1982) est surtout l’auteur de romans (Les Choses, 1965 ; La Vie mode d’emploi, 1978). Membre de l’Oulipo à partir de 1967, Perec fonde ses œuvres sur l’utilisation de contraintes formelles, littéraires ou mathématiques, qui marquent son style. Il a été un témoin sensible de son époque car ses parents, juifs, ont tous deux disparu durant la seconde guerre mondiale : son père est mort sur le front et sa mère dans le camp d’Auschwitz. Il a d’ailleurs écrit La Disparition, roman entièrement lipogrammatique : dépourvu de la lettre [e] (eux). Il a donné à son récit W… le titre d’un roman qu’il avait écrit quand il était enfant. L’ouvrage se compose de deux textes qui alternent : l’un est une fiction olympique fascisante, l’autre est une autobiographie fragmentaire.
Je suis né le samedi 7 mars 1936, vers neuf heures du soir, dans une maternité sise 19, rue de l’Atlas, à Paris, 19e arrondissement. (…)
Longtemps j’ai cru que c’était le 7 mars 1936 qu’Hitler était entré en Pologne. Je me trompais, de date ou de pays, mais au fond ça n’avait pas une grande importance. Hitler était déjà au pouvoir et les camps fonctionnaient très bien. Ce n’était pas dans Varsovie qu’Hitler entrait, mais ça aurait très bien pu l’être, ou bien dans le cou¬loir de Dantzig, ou bien en Autriche, ou en Sarre, ou en Tchécoslovaquie. Ce qui était sûr, c’est qu’avait déjà commencé une histoire qui, pour moi et tous les miens, allait bientôt devenir vitale, c’est-à-dire, le plus souvent, mortelle3.
1. En fait, cette déclaration, répondant aux dispositions de l’article 3 de la loi du 10 août 1927, fut souscrite par mon père quelques mois plus tard, très exactement le 17 août 1936, devant le juge de paix du 20e arrondissement. Je possède une copie certifiée conforme de cette déclaration, dactylographiée en violet sur une carte de correspondance datée du 23 septembre 1942 et expédiée le lendemain par ma mère à sa belle-sœur Esther, et qui constitue l’ultime témoignage que j’aie de l’existence de ma mère.
2. Selon ma tante Esther, qui est à ma connaissance la seule personne se souvenant aujourd’hui de l’existence de cette seule nièce qu’elle ait eue — son frère Léon a eu trois garçons —, Irène serait née en 1937 et serait morte au bout de quelques semaines, atteinte d’une malformation de l’estomac.
3. Par acquit de conscience, j’ai regardé dans des journaux de l’époque (principalement des numéros du Temps des 7 et 8 mars 1936) ce qui s’était précisément passé ce jour-là :
Coup de théâtre à Berlin ! Le pacte de Locarno est dénoncé par le Reich ! Les troupes allemandes entrent dans la zone rhénane démilitarisée. Dans un journal américain, Staline dénonce l’Allemagne comme foyer belliqueux.
Grève des employés d’immeubles new-yorkais. Conflit italo-éthiopien. Ouverture éventuelle de négociations pour la cessation des hostilités. Crise au Japon.
Réforme électorale en France.
Négociations germano-lituaniennes.
Procès en Bulgarie à la suite de séditions dans l’armée.
Carlos Prestès arrêté au Brésil ; il aurait été dénoncé par un communiste américain qui s’est suicidé.
Avance des troupes communistes au nord de la Chine.
Bombardement d’ambulances par les Italiens en Ethiopie.
En Pologne, interdiction de l’abattage des bêtes selon le rite talmudique.
En Autriche. condamnation de nazis accusés de préparer des attentats.
Attentat contre le président du Conseil yougoslave : le député Arnaoutovitch tire sans l’atteindre sur le président Stojadinovitch. Incidents à la faculté de droit de Paris. Le cours de M. Jèze est interrompu à l’aide de boules puantes.
Contre-manifestation de l’Union fédérale des Etudiants et des Etudiants neutralistes. Renault fabrique la Nerva grand sport. Intégrale de Tristan und Isolde à l’Opéra. Election de Florent Schmitt à l’Institut. Commémoration du centenaire d’Ampère.
La demi-finale de la Coupe de France de football opposera Charleville au Red Star, d’une part, et les vainqueurs des matches Sochaux-Fives et Racing-Lille, d’autre part.
Projet de Maison de la Radio.
Gibbs recommande, pour les peaux grasses, la crème de savon Gibbs ; pour les épidermes secs, la crème rapide sans savon Gibbs.
Scarface aux Ursulines.
Tchapaïev au Panthéon.
Samson au Paramount.
La Guerre de Troie n’aura pas lieu à l’Athénée. Anne-Marie, de Raymond Bernard, scénario d’Antoine de Saint-Exupéry, avec Annabella et Pierre-Richard Wilm, à la Madeleine. On annonce pour le vendredi 13 mars la première des Temps modernes, de Charlie Chaplin.

S3 Ma chambre. C’est le lieu de l’intimité, du repos. On la partage ou on l’a à soi, selon les circonstances.
Au choix, 1. Décrivez la chambre de votre enfance telle que vous l’avez gardée en mémoire, ou la chambre qui a compté le plus pour vous. 2. Dressez la liste de tous les lits/les chambres dans lesquels vous avez déjà dormi.
Textes de référence
Michèle Perrot, Histoire de chambres, « La chambre d’enfant », extraits, p.136-137, Paris, Point Seuil, 2009.
« Liberté, intimité, individualité : tels sont les commandements qui régissent le nouvel ordre enfantin, éloignés des normes des disciplines anciennes, des rigidités de la bienséance domestique, i intolérante pour le lit défait, les vêtements en vrac, les jouets culbutés, la lampe allumée. (…) Il n’en fut pas toujours ainsi. Il fallut d’abord à l’enfant conquérir son lit, meuble ignoré des inventaires après décès qu’a sondés Daniel Rocha, même à Paris. (…) Sans doute, les enfants ont-ils toujours construits leur identité par l’appropriation d’un territoire. La cabane est devenue chambre dans notre culture. D’où les souffrances des enfants partagés entre les appartements de parents séparés en cas de garde conjointe : quel est véritablement leur chambre ?
Un territoire récent et –faut-il le rappeler ?- aujourd’hui inexistant pour la majeure partie des enfants du monde. »
Georges Perec, Espèces d’espaces, « Inventaire des lieux où j’ai dormi », 1974.
Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi (…)
L’espace ressuscité de la chambre suffit à raviver les souvenirs les plus fugaces, les plus anodins comme les plus essentiels. (…)
C’est sans doute parce que l’espace de la chambre fonctionne chez moi comme une madeleine proustienne (…) que j’ai entrepris, depuis plusieurs années déjà, de faire l’inventaire, aussi exhaustif et précis que possible de tous les Lieux où j’ai dormi. (…)
1. Mes chambres
2. Dortoirs et chambrées
3. Chambres amies
4. Chambres d’amis
5. Couchages de fortune (divan, moquette + coussins, tapis, chaise-longue, etc.)
6. Maisons de campagne
7. Villas de location
8. Chambres d’hôtel
a) hôtels miteux, garnis, meublés
b) palaces
9. Conditions inhabituelles : nuits en train, en avion, en voiture ; nuits sur un bateau ; nuits de garde nuits au poste de police ; nuits sous la tente, nuits d’hôpital ; nuits blanches, etc.

Dans un petit nombre de ces chambres, j’ai passé plusieurs mois, plusieurs années ; dans la plupart, je n’ai passé que quelques jours ou quelques heures ; il est peut-être téméraire de ma part de prétendre que je saurai me souvenir de chacune : quel était le motif du papier peint de cette chambre de l’Hôtel du Lion d’Or, à Saint-Chely-d’Apcher (le nom - beaucoup plus surprenant quand il est énoncé que lorsqu’il est écrit - de ce chef-lieu de canton de la Lozère s’était, pour des raisons que j’ignore, ancré dans ma mémoire depuis ma classe de troisième et j’avais beaucoup insisté pour que nous nous y arrêtions) ? Mais c’est évidemment des souvenirs resurgis de ces chambres éphémères que j’attends les plus grandes révélations.

S4 Les objets. Souvent ils portent une histoire et nous aident à évoquer ceux qui ont disparu. A la manière de François Bon dans Autobiographie des objets, évoquez vos grands-parents en racontant les objets emblématiques de leur vie, de leur métier, de leurs goûts, de leurs valeurs, de leur manière de vivre. Vous pouvez aussi vous inspirer de l’autobiographie de Toni Ungerer, A la guerre comme à la guerre pour évoquer l’histoire de votre filiation à travers un objet transmis, conservé. Véritable témoignage d’une époque.
François Bon, Autobiographie des objets, 2012.
Quand nous quittons la Vendée pour la Vienne, mon grand-père vend son garage, et ils vont s’installer à Luçon, dans une maison relativement grande, avec jardin et divers appentis – dont l’un deviendra son atelier –, et une disposition qui leur permet de transposer assez directement la maison qu’ils quittent, celle dont la porte de cuisine donnait sur le garage, et le séjour sur les pompes à essence. C’est dans cet appentis vitré et silencieux, tout petit, qu’il a installé son étau (en ma possession aujourd’hui, et qu’il tenait de son propre père), une perceuse sur pied et une meuleuse, qu’il s’occupe à des réparations pas vraiment nécessaires. Les tiroirs sont classés et rangés. Je ferai connaissance à cette époque de la tige et de la rondelle.
Né en 1899, il est apprenti-menuisier dans le village quand mobilisé en 1916, et – à cause de cette spécificité technique – envoyé dans une usine d’aviation de la couronne parisienne, Puteaux ou Courvevoie. C’est la première épopée aérienne : « J’ai touché le manteau de Guynemer », disait-il en faisant le geste. » Plus tard, requis comme tourneur là où on produit en série les canons de 75 : il est chargé du frein de recul, j’ai aussi mis à l’abri celui qui ne l’a jamais quitté. À la fin de la guerre, commence la reconversion des matériels militaires en matériels civils : il reste à Paris, habite rue Lepic la même maison qu’un certain Louis-Ferdinand Destouches qu’il ne connaîtra pas (pas plus que Francis Ponge, Henri Michaux ou Nathalie Sarraute qui sont nés la même année que lui et vivent aussi à Paris ces années-là), et se présente aux ateliers Championnet.
La rondelle est lisse et brute, la tige circulaire telle que sortie du tréfilage. Ils ont une lime – probablement aussi un pied à coulisse et un compas –, et dix heures. La tige doit coulisser dans l’ouverture à six pans de la rondelle, avec jeu glissant, sur toute sa longueur. C’est toujours le cas, quatre-vingt-dix ans plus tard. Quand on parle de ces années-là, il trouve toujours moyen de sortir la tige et la rondelle d’un tiroir, et qu’on en reparle. Plus tard, bien plus tard, ils sont tous deux à la maison de retraite, parfois quand il parle il a des larmes, mais comment faire autrement ? Je crois bien qu’il aurait préféré rester dans son cagibi atelier, quitte à ne plus manger ni rien, et qu’un jour on l’ait trouvé là.

S5 La nourriture
Dis-moi ce que tu manges, je te dirais qui tu es. Evoquez un repas qui traduit le mieux la tradition culinaire qui est la vôtre ou rappelez-vous un repas pantagruélique qui vous a laissé un souvenir mémorable. Vous pouvez vous aider des textes de référence

Textes de référence

Zola, L’Assommoir
Quand l’oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout de suite. C’était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se la montrait avec des clignements d’yeux et des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle dame ! quelles cuisses et quel ventre ! « Elle ne s’est pas engraissée à lécher les murs, celle-là ! », dit Boche. Alors on entra dans les détails sur la bête. Gervaise précisa des faits : la bête était la plus belle pièce qu’elle eût trouvée chez le marchand de volaille du faubourg Poissonnière ; elle pesait douze livres et demie à la balance du charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre trois bols de graisse. Virginie l’interrompit pour se vanter d’avoir vu la bête crue : on l’aurait mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous les hommes riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflait les lèvres. [...] On tomba sur l’oie furieusement. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti [...]. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c’est le morceau des dames. Mme Lerat, Mme Boche, Mme Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie [...].

Maupassant, Bel ami

Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés.
Puis, après le portage, on servit une truite rose comme de la chair de jeune fille ; [...]. On apporta des côtelettes d’agneau, tendres, légères, couchées sur un lit épais et menu de pointes d’asperges. [...] On avait apporté le rôti, des perdreaux flanqués de cailles, puis des petits pois, puis une terrine de foies gras accompagnée d’une salade aux feuilles dentelées, emplissant comme une mousse verte un grand saladier en forme de cuvette. [...] Le dessert vint, puis le café ; et les liqueurs versèrent dans les esprit excités un trouble plus lourd et plus chaud. [...] Le total montait à cent trente francs.

Jules Vallès, L’enfant
Je maudis l’oignon...
Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n’ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade. J’ai le dégoût de ce légume. [...]
« Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajouta-t-elle, comme toujours. »
C’était le grand mot. « Tu le fais exprès ! » Elle fut courageuse heureusement ; elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j’entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m’avait montré par là qu’on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.
Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n’en fit plus : à quoi bon ? c’était aussi cher qu’autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que la méthode eût triomphé, et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait : « Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l’as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques ! »
Et je me souvenais trop.
J’aimais les poireaux.
Que voulez-vous ? – Je haïssais l’oignon, j’aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d’un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider. « Pourquoi ne pourrai-je pas en manger ? demandais-je en pleurant. – Parce que tu les aimes », répondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions. Tu mangeras de l’oignon, parce qu’il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.
« Aimes-tu les lentilles ?
– Je ne sais pas... »
Il était dangereux de s’engager, et je ne me prononçais plus qu’après réflexion, en ayant tout balancé.

S6 La photographie. Elle est indiscutablement un capteur de souvenirs, un catalyseur de phantasme, un outil identitaire comme le montre la mode du selfie. Partez d’une photographie de votre choix pour dresser votre autoportrait. Vous pouvez vous aider du texte d’Anny Duperey ou celui de M. Duras pour saisir votre « portrait intemporel ».
Anny Duperey, Le voile noir, seuil, 1992.
En 1955, alors qu’elle est âgée de huit ans et demi, Anny Duperey perd ses deux parents, Ginette et Lucien Legras, qui meurent un dimanche matin asphyxiés au monoxyde de carbone dans leur salle de bains. C’est la petite fille qui les trouve et cette scène tragique est la seule chose qu’elle se rappelle des huit années et demi passées avec eux. De ses parents, elle ne garde aucun souvenir, aucune trace : un « voile noir » est tombé sur la mémoire de tout ce qui a précédé le drame et l’oblitère totalement. Vingt ans plus tard, Anny Duperey se décide à faire développer les nombreuses photographies prises par Lucien Legras, photographe semi-professionnel de grand talent. Encore bien des années après, elle accepte de les regarder, dans l’idée de sélectionner les plus belles pour en faire un album et le publier…
C’est le dernier portrait que mon père fit de moi, probablement pas très longtemps avant sa mort. Je le trouve extraordinaire.
C’est ma photo. Elle résume tout ce que je suis profondément, sans défense. Ces yeux-là sont ceux que je vois dans mon miroir trente-cinq ans après quand je suis seule avec moi-même, sans masque, sans effort pour paraître.
Ainsi parfois je vois mes enfants, dans des moments de grande fatigue ou d’abandon, je vois fugitivement - si fugitivement qu’il faut vivre l’appareil photo armé en main pour capter cela ! - leur visage intemporel se superposer à leur figure d’enfant. Regard, expression rassemblent en une seconde ce qu’ils sont profondément et tous les âges de leur vie. Leur visage.
Et puis cela fuit, l’abandon se casse, ils régressent, ils rient, ils trichent, ils réintègrent le moment.
Mon père m’a saisie dans une de ces secondes où l’être est rassemblé. Il a fait mon portrait intemporel. Or il date d’avant leur mort et j’étais déjà cela...

Marguerite Duras, L’amant, 1984.
Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle main¬tenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »
Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante.
Très vite dans ma vie il a été trop tard. A dix¬-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit ans et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. A dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner mes traits un à un, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, mar¬quer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait et qu’il prendrait son cours normal. Les gens qui m’avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été impressionnés quand ils m’ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. Ce visage-là, nouveau, je l’ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu’il n’aurait dû. J’ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s’est pas affaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J’ai un visage détruit.

S7 Correspondances. Il y a-t-il dans votre histoire familiale des échanges de lettres, des textes qui ont compté (journal intime, carnet de voyage etc.) ?
Texte de référence
Stéphane Audoin –Rouzeau, Quelle histoire, 2013
Les jeunes gens échangent pour la première fois leurs photos respectives. Denise le dispute un peu sur ses silences épistolaires au cours d’une phase de la guerre où Max manque de temps pour écrire. Les minces progrès de la confiance mutuelle exigent pourtant de nombreuses marques de réassurance. Le 22 septembre, après avoir évoqué « la fascination du danger que nous côtoyons » et son « attirance indéniable » — il s’agit ici des risques de leur relation, non de ceux du front — Max insiste un peu : « Maintenant, Denise, il faut me répondre très fraternellement si mon insistance à vous écrire peut avoir quelque chose de choquant vis-à-vis de vous ou de toute autre personne. Vous me comprenez, n’est-ce pas40 ? »
Dans le dernier mois de la guerre, les lettres de Max s’étoffent un peu plus encore, sans néanmoins parve¬nir à abandonner leur gourme des commencements. Le 12 novembre 1918, toujours convenu, Max commente la période nouvelle comme un article de journal : « Enfin ! Depuis 24 heures déjà, voici [que] le massacre a pris fin, le rideau est tombé sur cette horrible tragédie qui durait depuis quatre ans41. » L’auteur est plus vrai lorsqu’il raconte qu’au milieu des Américains, les membres du petit groupe de Français, le 11 novembre à 11 heures, se sont « d’abord regardés, et puis deux trois fois [ont] crié de toutes [leurs] forces : "Vive la France" ». Il commente ensuite les nouvelles, dit sa joie de l’humiliation ennemie. Ni les circonstances, tellement exceptionnelles, ni la certitude désormais de rester en vie ne lui font changer quoi que ce soit à sa manière de dire : Max termine donc en adressant ses « meilleures amitiés ». Pendant la durée de la guerre, Denise n’aura pas reçu de vraie lettre d’amour ; Max n’avait pas su les écrire.
Il y parvient enfin le ler septembre 1919, au lende¬main d’une nouvelle permission. Pour sa « chère grande Denise », qu’il embrasse cette fois « très tendrement », il se remémore ce qui venait d’advenir, sans cesser jamais d’être parfaitement conventionnel :
J’aurais bien voulu être là encore, sentir la douce pression de votre bras sur le mien et le poids léger de votre corps à mon épaule. Et puis nous nous serions peut-être arrêtés sous un pommier, bénissant l’orage qui prolongeait notre tête-à-tête. Denise, comme je tremble encore en songeant à ce coin de bois entre le passage à niveau et Bonnemare où nous avons tous deux libre¬ment et loyalement scellé notre destinée. Oh ! Vos chers yeux bleus si joyeux et à la fois brouillés de larmes, vos lèvres qui tremblaient un peu et votre voix hésitante,
troublée. Quelle minute de joie folle, et comme nos pauvres coeurs battaient vite ! Après-demain, mercredi soir, je songerai à vos larmes, à votre grand aveu, et en moi déjà je sens un grand trouble — l’immense fierté de se savoir aimé enfin et puis la grande tristesse de vous avoir fait de la peine, à vous ma grande amie que je chérissais depuis de si longs mois en silence ! [...] Oh ! Denise, laissez-moi enfin vous écrire ces trois mots de l’éternelle et divine chanson « Je vous aime », et nous nous sommes enfin trouvés42.
Pour autant, Max émet immédiatement une réserve d’importance : « Il me semble, écrit-il, qu’un grand mur me sépare encore de vous. Ce grand mur, c’est celui qu’il me faut escalader pour gagner une position sociale, être à même de vous offrir ce foyer simple mais confortable dont vous serez l’organisatrice et que vous saurez embellir si bien43. » Trouver une profession au retour de la guerre se révéla en effet difficile. En 1921 - en 1921 seulement - Max épousa donc Denise, âgée de 28 ans déjà. Un garçon - Jacques - naquit en mai 1924 : mon oncle.
Puis une fille, Michelle, en août 1927 : ma mère.

S8 Mémoire collective. Vous appartenez, peu ou prou, à la même génération. Choisissez l’année de vos 10 ans et recensez, à la manière de Pérec ou d’Annie Ernaux, tous les souvenirs qui remontent à cette période et qui concernent vos musiques et dessins animés préférés, vos vêtements de l’époque, vos objets fétiches etc.
Texte 1 : Georges Pérec, Je me souviens, 1975.
2
Je me souviens que mon oncle avait une 11CV immatriculée 7070 RL2.
42
Je me souviens que je me demandais si l’acteur américain William Bendix était le fils des machines à laver.
54
Je me souviens que Voltaire est l’anagramme de Arouet L(e) J(eune) en écrivant V au lieu de U et I au lieu de J.
87
Je me souviens que Caravan, de Duke Ellington, était une rareté discographique et que, pendant des années, j’en connus l’existence sans l’avoir jamais entendu.
105
Je me souviens de "Bébé Cadum".
123
Je me souviens que la violoniste Ginette Neveu est morte dans le même avion que Marcel Cerdan.
125
Je me souviens que Khrouchtchev a frappé avec sa chaussure la tribune de l’O.N.U.
161
Je me souviens que Claudia Cardinale est née à Tunis (ou en tout cas en Tunisie)

167
Je me souviens que les Platters furent impliqués dans une affaire de drogue, et aussi que le bruit courut que Dalida était un agent du F.L.N.

Texte 2 : Annie Ernaux, Les années, 2008.
Même si les soldats du contingent continuaient de partir en Algérie, l’époque était à l’espérance et à la volonté, aux grands desseins sur terre, sur meret dans le ciel, aux grandes paroles et aux grands deuils, Gérard Philipe et Camus. Il y aurait le paquebot France, la Caravelle et le Concorde, l’école jusqu’à seize ans, les maisons de la culture, k Marché commun et, un jour ou l’autre, la paix ru Algérie. Il y avait le nouveau franc, le scou¬bidou, les yaourts aromatisés, le lait en berlingot et k transistor. Pour la première fois on pouvait entendre de la musique n’importe où, sur le sable de la plage à côté de sa tête, dans la rue en mar¬chant. La joie du transistor était d’une espèce Inconnue, celle de pouvoir être seul sans l’être, de disposer à sa guise du bruit et de la diversité du monde.
Et les jeunes arrivaient, de plus en plus nom¬breux. Les maîtres d’école manquaient, il suffisait d’avoir dix-huit ans et le bac pour être envoyé dans tin cours préparatoire faire lire Rémi et Colette. On !tous fournissait de quoi nous amuser, le hula hoop, Salut les copains, Âge tendre et tête de bois, on n’avait le droit de rien, ni voter ni faire l’amour ni même donner son avis. Pour avoir le droit à la parole, il fallait d’abord faire ses preuves d’intégration au modèle social dominant, « entrer » dans l’ensei¬gnement, à la Poste ou à la SNCF, chez Michelin, Gillette, dans les assurances : « gagner sa vie ». L’avenir n’était qu’une somme d’expériences à reconduire, service militaire de vingt-quatre mois, travail, mariage, enfants. On attendait de nous l’acceptation naturelle de la transmission. Devant ce futur assigné, on avait confusément envie de rester jeunes longtemps. Les discours et les institutions étaient en retard sur nos désirs mais le fossé entre le dicible de la société et notre indicible nous paraissait normal et irrémédiable, ce n’était pas même quelque chose qu’on pouvait penser, seule¬ment ressentir chacun dans son for intérieur en regardant À bout de souffle.
Les gens en avaient plus qu’assez de l’Algérie, des bombes de l’OAS déposées sur le rebord des fenêtres à Paris, de l’attentat du Petit-Clamart — de se réveiller avec l’annonce d’un putsch de géné¬raux inconnus qui troublaient la marche vers la paix, vers « l’autodétermination ». Ils s’étaient faits à l’idée d’indépendance et à la légitimité du FLN, familiarisés avec les noms de ses chefs, Ben Bella et Ferhat Abbas. Leur désir de bonheur et de tran-quillité coïncidait avec l’instauration d’un principe de justice, une décolonisation naguère impensable. Cependant, ils manifestaient toujours autant de crainte, au mieux d’indifférence, à l’égard des « Arabes ». Ils les évitaient et les ignoraient, n’ayant jamais pu se résigner à côtoyer dans leurs rues des individus dont les frères assassinaient des Français de l’autre côté de la Méditerranée. Et le travail¬leur immigré, quand il croisait les Français, savait — plus vite et plus clairement qu’eux — qu’il por¬tait le visage de l’ennemi. Qu’ils vivent dans des bidonvilles, bossent sur des chaînes ou au fond d’un trou, que leur manifestation d’octobre soit interdite, puis matée avec la plus extrême violence, et même peut-être, si on l’avait appris, qu’une cen¬taine d’entre eux soient balancés dans la Seine paraissait dans l’ordre des choses. [Plus tard, quand on apprendrait ce qui s’était passé le 17 octobre 61, on serait dans l’incapacité de dire ce qu’on avait su d l’époque des faits, ne retrouvant rien, sinon le souvenir d’une douceur du temps, de la proche rentrée universitaire. Éprouvant le malaise de ne pas avoir su — même si l’État et les journaux avaient tout fait pour cela — comme si l’ignorance et le silence ne se rattrapaient jamais. Et on aurait beau faire, il n’y aurait pas de lien de similitude entre la charge haineuse de la police gaullienne contre les Algériens en octobre et celle de février suivant contre les militants anti-OAS. Les neuf morts du métro Charonne plaqués contre les grilles et les morts incomptés de la Seine ne se rejoin¬draient pas.]
Personne ne s’est demandé si les accords d’Évian étaient une victoire ou une défaite, c’était le soula¬gement et le commencement de l’oubli. On ne se préoccupait pas de la suite, des pieds-noirs et des harkis là-bas, des Algériens ici. On espérait partir l’été prochain en Espagne, tellement bon marché selon les dires de ceux qui y étaient allés.
S9 Transmission, héritage

Un oncle, un père, un grand-père vous ont fait un cadeau en vous transmettant un geste, une pensée, un art, un art de vivre. Racontez.

Texte de référence : Nancy Huston, Cantique des plaines, 1993.

Ce n’est qu’après avoir appris la gravité de sa mala¬die que Miranda t’a autorisé à la regarder peindre. Elle installait son chevalet et son fauteuil roulant sous les lucarnes, te tournait le dos et te demandait de ne pas lui parler, mais elle-même te parlait de temps à autre tout en travaillant. Nous autres, on a toujours peint, disait-elle. Les murs de nos maisons ont toujours raconté l’histoire de notre vie, nos aven¬tures, nos rêves surtout. Mes toiles, c’est comme de petits lambeaux de nos maisons en peau, maintenant qu’on n’a plus le droit de les habiter. Et elle riait — Regarde ! il est pas superbe, ce vert ? —, te lançant un coup d’oeil par-dessus l’épaule et faisant légère¬ment pivoter son fauteuil pour rencontrer ton regard. Puis elle se remettait à couvrir la toile de brillance, d’éclats et d’éclaboussures de couleur — là, là — et tu la fixais dans un effort intense pour tout enregistrer, absolument tout, la manière dont son bras se dépla¬çait de la palette à la toile et de la toile à la palette, hésitant suspendu dans l’air — là — le rouge cuivré ici, oui — le jaune moutarde là-bas — et là, là, oui à cet instant précis arrive le beau bleu-vert inimitable.
Une autre fois, elle te dit : Dawn, c’est la même chose que ma peinture. Comment ça ? demandas-tu. Eh bien, répondit Miranda, je la regarde, ses yeux versent des choses en moi et je les bois et ça peut durer pendant des heures, elle me remplit de couleurs, tu comprends ? Mmm, dis-tu. Tout ce qui compte, c’est qu’il y a une coulée, dit Miranda, peu importe dans quel sens ça coule. C’est la même chose qui pousse ma main à peindre, et quand les formes apparaissent sur la toile, elles rient exacte¬ment comme Dawn. Et puis, je peux m’arrêter à n’importe quel moment, c’est toujours plein. Nulle part au monde il n’y a de vide. Même le ciel est plein, même sans un seul nuage, un seul oiseau.
Cessant de peindre, elle se tourna vers toi pour ajouter avec un sourire espiègle, Voilà ce que l’homme blanc n’a jamais pu piger. Il croyait qu’elles étaient vides, ces terres ! Et tu ris mais en toi-même tu te lanças un avertissement solennel, de ne pas oublier ce qu’elle venait de t’apprendre — oui tu y croyais avec ferveur, convaincu que, du coup, ton esprit ne serait plus jamais à sec — et le soir même tu l’écrivis noir sur blanc afin d’en être sûr, afin d’être sûr que tu en étais sûr et que tu ne l’oublierais pas.
Le vide n’existe pas. Le tableau est toujours achevé. Même si Scarlatti s’était contenté de transcrire les notes jouées par son chat, le morceau aurait été là.
Un seul et unique cil suffit à reconstituer l’indi¬vidu entier.
Chaque partie contient le tout.

S10 Le choix de l’histoire
Pourquoi avoir choisi d’étudier l’histoire ? Est-ce en rapport avec votre propre histoire ?
Texte de référence : Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, 2012, p.370-371.
Je distingue les miens parce qu’ils symbolisent toute une génération. Parce qu’ils sont plus grands qu’eux-mêmes. Au nom de quoi ? Une marche du shtetl vers l’Occident ? Une tragédie vécue entre Staline et Hitler ? Un amour brisé par la Shoah ? Vie et mort d’un homme du Sonderkommando Biographie de mes grands-parents ? Les mots sont mensongers. À peine prononcés, ils trahissent le foisonnement des êtres, bafouent leur liberté. Quand je dis « Juifs », je referme sur mes grands-parents la chape identitaire que, toute leur vie, ils ont voulu faire sauter pour embrasser l’universel Quand je dis « ma grand-mère », tout le monde pense une mamie aux bajoues duveteuses qui me prend sur ses genoux pour me lire un conte ; mais Idesa est morte à l’âge de vingt-huit ans, et je suis déjà plus vieux qu’elle. Plus le temps passe, plus j’aurai à la protéger, à prendre soin de son éternelle jeunesse. On remarque les coquelicots qui affleurent ici et là, au milieu des épis autochtones, à cause des taches rouges qu’ils composent, mais on ne prend jamais la peine de les respirer ou de les cueillir ; et, de fait, ils n’exhalent aucun parfum, leurs pétales sont informes et un souffle suffit à les faire tomber. En guise de connaissance, je n’ai pas cueilli grand-chose.
Je ne sais pas s’ils auraient été fiers de moi comme je suis fier d’eux. Nul renoncement n’entache leur vie semée d’échecs. Leur rage d’émancipation les porte au-delà d’eux-mêmes. Ma révolte à moi, bien faible révolte en vérité, se dresse contre l’oubli et le silence, contre l’ordre des choses, l’indifférence, la banalité. Ma recherche touche à son terme, leur vie aussi. Mais cette fin est aussi une délivrance, car ils ont désormais rendus à leur jaillissement natif, au déborde-ment : des êtres irréductiblement, démesurément faits pour La vie. Au moment de la séparation, je voudrais leur dire que je les aime, que je pense à eux souvent, que j’admire leur vie telle qu’ils l’ont vécue, leur liberté telle qu’ils l’ont brandie, que j’éprouve de la gratitude à leur égard parce que ma vie en France, dans un pays en paix, libre et riche, c’est eux que je la dois — même s’ils ne voyaient peut-être pas les choses ainsi. Je voudrais qu’ils sachent que j’aurais aimé les connaître, trouver leur accent bizarre, leurs cadeaux un peu décalés, leurs histoires merveilleuses. Je voudrais aussi leur raconter la suite : leurs enfants ont été naturalisés après Ia guerre et leurs trois petits-enfants — ma cousine, mon frère et moi — ont fait de bonnes études, par lesquelles la République a montré un autre visage que celui qu’ils ont connu. Je prends ce soir l’avion pour Buenos Aires.

article mis à jour 15 septembre 2016 :: rédigé par Blandine Guillemot
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